Kevin Packer

Lutter contre la résistance aux bactéries, un enjeu en Israël

July 14, 2019

Un groupe d’experts israéliens issus de divers domaines s’est réuni pendant 36 heures pour plancher sur cette menace sanitaire mondiale et proposer des solutions innovantes

Qu’il est loin le temps quand la pénicilline et les traitements antibiotiques étaient considérés comme des remèdes miracles et uniques. Aujourd’hui, des dizaines de millions de vie ont été certes sauvées grâce à la découverte de la pénicilline dans les années 30 par le bactériologiste écossais Alexander Fleming, mais les limites de ces médicaments sont en train d’être atteints. En cause leur usage excessif et parfois mal adapté qui a conduit de nombreuses bactéries à devenir résistantes aux traitements.

Faisons un saut en arrière de près de 100 ans. En 1941, un policier britannique de Oxford a été le premier humain traité par la pénicilline. Blessé par une épine de rose en jardinant, ce policier a souffert quelques mois après d’une infection généralisée et était à deux doigts de la mort.  Les docteurs ont alors décidé de lui administrer de la pénicilline, substance découverte 12 ans auparavant mais qui n’avait encore jamais été testée sur un humain. Le policier a pu vivre quelques jours de plus mais il est mort par la suite, les docteurs n’ayant pas suffisamment de pénicilline à leur disposition pour le traiter.

Depuis, le problème n’est plus la pénurie d’antibiotiques. Au contraire, le danger réside dans son usage excessif. Cette surconsommation a donné naissance à des bactéries résistantes aux antibiotiques et qui, ne pouvant plus être éliminées dans l’organisme humain, continuent à proliférer. Une menace mondiale dont s’émeut la communauté scientifique depuis de nombreuses années.

Un hackaton porteur d’espoir

« La résistance aux antibiotiques est un des défis les plus difficiles à surmonter aujourd’hui dans le domaine sanitaire », s’inquiète le professeur Nadav Davidovitz de l’université Ben Gourion.

L’idée de créer un hackaton (contraction des termes hack et marathon, expression utilisée par les développeurs informatiques pour réunir dans un temps limité et en lieu clos leurs forces grâce à une émulation collective) a alors fait jour. Le centre de développement digital de Beersheva au sud d’Israël qui fonctionne comme une NGO au  service du bien-être des citoyens, a organisé cet évènement de 36 heures. Pendant ce temps, des experts se sont réunis dans le cadre d’un débat multidisciplinaire avec l’objectif de confronter leurs recherches, de réfléchir ensemble afin de lutter contre la progression de ce phénomène de résistance bactérienne.

“Pour résoudre de tels défis il faut les contributions de tous » pas uniquement des scientifiques mais aussi des représentants de la société civile et « c’est l’objectif de ce hackathon », explique Shahar Cahanovitz, un expert israélien du centre Heschel de développement durable.

Le hackaton a réuni neuf équipes, chacune planchant dans un domaine spécifique mais  tous relatif au phénomène de la résistance aux antibiotiques. Ainsi une équipe a planché sur la résistance des bactéries acquises dans des centres de soins à cause de l’environnement et de la ventilation, d’autres ont étudié comment s’organisait la surveillance des prises d’antibiotiques, ou sur la manière de réduire les traitements antibiotiques pour le bétail. Des experts ont étudié les initiatives pour améliorer l’éducation sanitaire, pour promouvoir les vaccinations et éviter les infections, pour assainir les réseaux d’égouts et d’évacuation de l’eau et prévenir les contaminations. La presse et les médias ont réfléchi aussi aux actions médiatiques à entreprendre pour la prise de conscience du public et d’autres ont étudié les moyens de prévenir les  risques de contamination dans la chaine alimentaire.

A l’issue des débats, un juré de 15 personnes composé de professeurs, chercheurs, entrepreneurs et docteurs ont sélectionné trois groupes qui ont présenté les idées les plus innovatrices et prometteuses.

“Le fait qu’une potentielle solution à un problème mondial d’une telle amplitude puisse émerger d’un groupe de recherche multidisciplinaire est tout simplement fascinant. Nous sommes restés concentrés pendant deux jours, sans aucune distraction et avons proposé des pistes de réflexions qui dans un autre contexte auraient pris des mois à être élaborées », explique le Dr. Uri Lerner, un expert de la politique environnementale.

L’équipe qui était chargée de trouver des solutions pour réduire les traitements antibiotiques administrés au bétail a gagné. La question centrale posée par le groupe était : « Quelle quantité d’antibiotique reçoit le bétail ? Pour répondre à cette question l’équipe a estimé qu’il fallait tout d’abord disposer de données précises et suivre les évolutions des quantités administrées. Avec des chiffres précis des mesures peuvent ainsi être prises pour ajuster les doses en fonction des besoins de chaque animal. Le groupe a ainsi proposé un système informatique. L’objectif est que les ordonnances délivrées aux vétérinaires pour administrer les traitements soient gérées électroniquement. Le ministère de la santé va s’impliquer dans ce projet qui doit permettre de réguler les traitements et d’éviter des surconsommations.

Photo by Louis Reed on Unsplash

Vers une crise sanitaire mondiale majeure

Une initiative certes marginale au regard de l’enjeu mondial mais qui, en complément d’autres innovations, peut participer à une solution plus globale.  Car les chiffres sont sans appel : malgré les découvertes scientifiques récentes on assiste désormais à une progression inquiétante de la mortalité due à la résistance aux antibiotiques. En Europe, le centre européen de contrôle des maladies évalue à 25.000 le nombre de décès par an résultant de la résistance aux antibiotiques.  Des études ont montré que d’ici 2050 la résistance aux antibiotiques va se traduire par la mort de quelque 10 millions de personnes chaque année. Il suffit de lire le  rapport de Lord J. O’Neil sur l’impact de la résistance aux antibiotiques d’ici 2050pour se faire une idée.

Un enjeu qui a conduit l’OMS dès 2014 a publié son premier rapport mondial sur ce sujet. Aujourd’hui, l’organisation internationale constate que cette résistance aux antibiotiques n’est plus une prévision mais bien une réalité, ajoutant que, si rien n’est fait, le monde s’achemine vers une ère postantibiotique, « où des infections courantes et des blessures mineures qui ont été soignées depuis des décennies pourraient à nouveau tuer ». Ce problème est considéré comme une urgence pour cette organisation internationale

“Certains patients ne peuvent plus être traités par des antibactériens car la bactérie est une souche multirésistante » rappelle le docteur Gili Regev-Yochay, Directeur des maladies infectieuses au centre médical Sheba .

La bactérie est un organisme composé d’une seule cellule. Des milliards se logent dans notre corps, l’immense majorité sont inoffensives voire bénéfiques pour notre organisme, notamment celles vivant dans nos intestins et qui forment notre flore intestinale. Et souvent notre système immunitaire est capable de les combattre sans l’aide d’un traitement externe.  Mais il existe aussi des espèces pathogènes qui peuvent être à l’origine de graves maladies infectieuses comme la peste, le choléra, la  tuberculose…

Les antibiotiques sont des traitements qui évitent la propagation des infections dues à ces bactéries pathogènes autant chez les humains que chez les animaux en les tuant ou en réduisant leur capacité de prolifération. Mais ces traitements dans le cas de certaines souches ont malheureusement atteint leurs limites et on parle alors de résistance aux antibiotiques. Celle-ci survient lorsqu’une seule bactérie présente tout à coup une mutation qui lui permet d’échapper aux antibiotiques et elle continue à se multiplier malgré le traitement alors que les autres sont tuées. Ce n’est donc pas le corps humain comme on a tendance à le décrire qui devient résistant aux antibiotiques mais la bactérie.

Les antibiotiques dans l’agriculture une piste de réflexion majeure

Les infections causées par des bactéries résistantes sont difficiles et parfois impossibles à être éliminées. Un patient atteint d’une telle infection doit faire l’objet d’une surveillance médicale extrême, doit effectuer de longs séjours en milieux hospitalier et tenter de nombreux traitements alternatifs, douloureux et couteux.

Certaines pistes soulignent que l’utilisation excessive d’antibiotiques dans le bétail est une des causes de cette crise à la résistance bactérienne. Au départ les antibiotiques ont été utilisés pour traiter le bétail en cas d’irruption d’une maladie infectieuse mais aussi préventivement pour éviter des contagions susceptibles de décimer des troupeaux entiers. A partir du milieu du 20è siècle ces traitements ont été administrés également pour stimuler la croissance des bêtes, les faire s’engraisser plus rapidement et réduire le coût et le temps d’élevage pour augmenter les profits. Même si les données ne sont pas complètes on estime entre 63.000 tonnes et plus de 240.000 tonnes d’antibiotiques administrés dans l’industrie agro-alimentaire. Aux Etats-Unis les animaux d’élevage consomment deux fois plus d’antibiotiques que les humains chaque année.

Inquiets de ces pratiques de nombreux chercheurs dont ceux de l’OMS ont recommandé depuis deuxans aux éleveurs dans le monde entier de mettre fin à la surconsommation d’antibiotiques, notamment chez les animaux sains. Le lien entre l’usage d’antibiotique en agriculture et l’apparition de souches résistantes chez les humains n’est plus une interrogation mais est devenue une réalité.

Face à une telle constatation l’importance de l’initiative des Israéliens sur l’administration des médicaments au bétail est d’autant plus pertinente et prometteuse.

Cet article de ZAVIT a également été publié dans Israël Science Info le 25/08/2019.


       







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